
Quand on s’engage pour transformer le monde, le temps devient vite une matière rare. On l’étire, on le comprime, on le remplit. Souvent jusqu’à l’épuisement. Dans cette interview, Thomas Comtet, dirigeant de Trouve ta Voix, nous raconte comment son rapport au temps s’est transformé au fil de son engagement entrepreneurial. Un récit de bascule, de lucidité, et de réapprentissage d’un rythme plus juste où la performance laisse peu à peu place à la présence.
Si tu repenses à tes premières années d’entrepreneuriat, quel était ton rapport au temps à ce moment-là ?
Lorsque j’ai commencé à m’engager pleinement pour Trouve Ta Voix, j’étais encore étudiant. Travailler le soir, le week-end, entre deux cours, me semblait tout à fait normal. Le temps était une ressource extensible : tant que le projet avançait, peu importait quand ou combien de temps j’y passais.
J’ai toujours été très actif, avec l’impression de ne pas avoir besoin de beaucoup dormir. Enchaîner les tâches, les rendez-vous, les sujets, faisait partie de mon “équilibre”.
Les choses ont commencé à changer quand d’autres salarié·es ont rejoint l’aventure. Pour des raisons d’organisation, mais aussi d’exemplarité, il n’était plus possible de fonctionner uniquement à l’énergie et à l’urgence. C’est là que quelque chose a commencé à se déplacer.
« Tant que le projet avançait, peu importait le temps que j’y passais. »
2. Y a-t-il eu un moment où tu t’es dit que quelque chose clochait ?
Oui. Début 2025, une accumulation de signaux faibles m’a alerté : des oublis de rendez-vous, des réveils très difficiles, des maux de tête, et un sentiment diffus d’inefficacité.
Deux de mes mentores, dans le cadre de l’accompagnement d’Entreprendre &+, m’ont aidé à mettre des mots là-dessus. Puis une discussion avec ma présidente a fait déclic. J’ai décidé de m’arrêter deux semaines.
3. Comment cette tension se manifestait-elle concrètement ?
J’avais perdu la maîtrise de mon agenda. Pour avancer sur les sujets de fond, je devais commencer très tôt, avant d’être happé par un tunnel de réunions. Des réunions parfois mal préparées, dont je sortais frustré, avec le sentiment de ne pas avoir été utile.
Le plus dur, c’était la relation à l’équipe. Je me découvrais moins patient, plus irritable – ce qui ne me ressemblait pas. Et le soir, impossible de décrocher : le travail continuait de tourner dans ma tête.
4. Avec le recul, comment décrirais-tu ton état intérieur à ce moment-là ?
L’image qui me vient est celle d’un animal un peu perdu, cherchant ses repères dans un paysage devenu flou. Des tâches autrefois simples devenaient complexes, presque insurmontables.
Il y avait une pression constante, largement auto-générée. Une exigence très forte envers moi-même, et le sentiment de ne jamais en faire assez. Une forme d’illégitimité aussi, qui alimentait la fatigue et la confusion.
« J’étais dans un état de tension permanente, sans m’en rendre compte. »
5. Y a-t-il eu une prise de conscience sur le lien entre ton état intérieur et ton rapport au temps ?
Oui, clairement. Les apports du programme Oasis sur le fonctionnement du système nerveux ont été une vraie révélation. J’ai compris que mon état interne – stress, fatigue, hyperactivation – déformait ma perception du temps. Tout devenait urgent, compressé, menaçant. Mettre des mots là-dessus, et en parler avec d’autres, m’a permis de sortir d’une lecture purement organisationnelle du problème. Ce n’était pas seulement une question d’agenda. C’était une question de régulation.
6. Comment ton corps t’a aidé à comprendre cela ?
Avant l’entrepreneuriat, je faisais du sport à haut niveau. Dans ce contexte, on apprend vite à écouter les signaux du corps : fatigue, douleurs, surmenage. On sait que tirer trop sur la corde mène à la blessure. Curieusement, je n’ai pas appliqué ces apprentissages à mon rôle de dirigeant. J’ai mis du temps à comprendre que la fatigue mentale obéissait aux mêmes logiques.
Heureusement, mon entourage a joué ce rôle de “staff” : ils m’ont aidé à lever le pied avant que la rupture ne survienne.
7. Qu’as-tu changé concrètement pour rendre le temps plus vivable ?
Chez Trouve Ta Voix, nous avons fait le choix fort d’une semaine de 4 jours pour les salarié·es. Pourtant, paradoxalement, je m’appliquais moins cette règle à moi-même. Mon premier pas a été simple : m’accorder un vendredi off toutes les quatre semaines. C’est encore modeste, mais c’est un début. Et j’espère pouvoir aller plus loin.
8. Qu’est-ce que ce changement intérieur a transformé dans ta manière d’être dirigeant ?
Chez Trouve Ta Voix, nous avons toujours eu l’ambition de construire un mode de gouvernance plus collectif. Mais dans les premières années, en tant que premier salarié puis directeur général, je portais énormément de choses. Je prenais beaucoup de décisions opérationnelles, je savais ce qui se passait partout, et j’avais le sentiment que c’était aussi ça, mon rôle.
Avec le temps, et à mesure que l’équipe grandissait, quelque chose a commencé à bouger. Le travail que j’ai fait sur mon rapport au temps, combiné à l’engagement fort des salarié·es, a permis à la structure de franchir un cap. La responsabilité s’est peu à peu répartie, les prises d’initiative se sont multipliées, et la confiance s’est installée.
Aujourd’hui, je suis un dirigeant moins “au courant de tout”, et je décide moins seul. Mais paradoxalement, je me sens beaucoup plus aligné. Je passe moins de temps à contrôler, davantage à accompagner. Moins à porter, plus à soutenir.
Ce changement a profondément transformé ma manière d’être en lien avec l’équipe. Le collectif me nourrit davantage, et je me sens plus disponible pour accompagner les personnes, leurs trajectoires, leurs zones de croissance.
Je crois que c’est aussi ça, le cœur du chemin : accepter de lâcher une part de maîtrise pour faire grandir autre chose et se laisser, soi aussi, transformer au passage.
9. Comment décrirais-tu ton rapport au temps aujourd’hui ?
Il est plus apaisé. Je reste attentif aux périodes d’accélération, mais je les repère mieux. Et surtout, je sais revenir à un rythme plus juste. Je reconnais aussi que ce changement a été possible parce que l’organisation est aujourd’hui plus stable. Le contexte compte.
10. Un message pour celles et ceux qui ont l’impression que tout est urgent ?
Quand on travaille pour des causes sociales ou environnementales, tout paraît urgent – et, d’une certaine manière, ça l’est.
Mais pour garder de la lucidité, je crois essentiel de ne pas rester seul·e. S’entourer de personnes capables de jouer un rôle de “gardien du temps”. Un·e proche, un·e mentor·e, un·e membre de la gouvernance. Des personnes qui aident à hiérarchiser, à ralentir quand tout s’emballe.
« Parfois, il faut quelqu’un d’extérieur pour nous aider à retrouver le bon tempo. »
11. Quel rituel te permet aujourd’hui de te ressourcer ?”
Une journée sans réunion par semaine, et des appels passés en marchant : deux gestes simples pour préserver de l’espace et de la clarté.
Thomas a participé en 2025 au programme Oasis : un parcours de 4 mois s’adressant à toutes personnes ayant dss fonctions de direction dans une organisation à impact positif. L’objectif : retrouver de la clarté, de l’inspiration et de l’énergie pour vivre sereinement les challenges de la vie de dirigeants.