
Entretien avec Claire Pétreault, Autrice de son “Deuxième Album” / Enseignante Sciences Po & Regen School / Fondatrice des Pépites Vertes
Quand on construit un projet à impact, il arrive que l’engagement déborde du cadre du travail pour devenir une identité entière. Une façon d’exister dans le monde. Pendant plusieurs années, Claire Pétreault, fondatrice des Pépites Vertes, a incarné cette intensité : conférences, médias, communauté engagée, entrepreneuriat militant, reconnaissance dans l’écosystème. Jusqu’au moment où quelque chose a commencé à se fissurer. Dans ce témoignage, elle raconte le deuil de “Claire des Pépites”, l’apprentissage du ralentissement et ce que signifie, parfois, laisser derrière une version de soi pour continuer à avancer autrement.
1. Si tu repenses aux années où ton engagement était à son intensité maximale, qu’est-ce qui te semblait “normal” ?
Je suis fille de profs, petite-fille de paysans, et j’ai préparé mon année de terminale, le bac, les concours des IEP et le concours de Sciences Po Paris en même temps. J’ai l’intensité du travail dans le sang.
De mes 15 à mes 25 ans, j’ai multiplié les apprentissages, les engagements locaux, les petits jobs, les stages… Alors quand j’ai commencé à entreprendre avec Les Pépites Vertes, j’ai suivi ce rythme, et l’ai même intensifié. C’était ma normalité.
Les premières années, c’était un énorme kiff. J’adorais travailler autant, j’avais l’impression de me réaliser. Un peu comme une chanteuse qui fait la tournée de son premier album partout en France, à la rencontre d’un public conquis, en multipliant les opportunités.
« J’adorais travailler autant, j’avais l’impression de me réaliser. »
2. À quoi ressemblait “Claire des Pépites” à ce moment-là ?
Les Pépites Vertes avaient pour mission d’outiller les jeunes professionnel·les de la transition écologique à travers des vidéos, des conférences et un programme d’accompagnement. Nous avons été jusqu’à cinq dans l’entreprise, avec une quinzaine de personnes impliquées au total.
Au volant de ce véhicule d’engagement, j’étais “Claire l’éClair”. J’avais créé un personnage de scène et d’influence qui voulait dire combien tout était possible.
J’allais vite, je passais de projet en projet, tout semblait me réussir : les promos des Pépites, les conférences, l’ADEME, les médias, les TEDx, le livre, les classements “Top 30/35/40” trucmachin dans tous les médias. Je voyageais toutes les semaines dans les gares de France.
Il y avait une traction de fou autour des Pépites Vertes, et autour de mon incarnation. C’était grisant.
3. Y a-t-il eu un moment précis où tu as senti que quelque chose devait ralentir… ou s’arrêter ?
J’ai eu deux moments.
Le premier a été un appel du corps. Je perdais l’appétit et le sommeil.
En avril 2024, je fais deux insomnies de suite. 72h sans dormir. Et une phrase tourne en boucle dans ma tête : “Il faut que ça s’arrête.”
Pour la première fois en quatre ans d’entrepreneuriat, l’idée d’arrêter une partie de ce qui faisait l’identité des Pépites s’impose à moi comme une évidence. Alors je décide d’arrêter la branche accompagnement des Pépites Vertes. C’était une activité qui nous rapportait peu directement et qui nous coûtait énormément.
J’explique la situation à mon équipe et je décide de me séparer de mes collaboratrices. On vit toutes les trois cette étape avec beaucoup de tristesse, mais aussi de manière très saine.
Ensuite, je continue seule pendant un an et demi, avec deux freelances, les conférences, les vidéos, les déplacements partout en France.
Mais en parallèle, le backlash écologique devient de plus en plus violent. Je sens que mon discours a moins d’écho. Je me sens “impertinente”, mais je ne veux pas abîmer le potentiel du projet. Alors je crée une association avec une gouvernance qui ne dépend plus de moi, pour que cet espace de rencontre continue d’exister.
Une fois cela fait, j’ai un second moment de clairvoyance. Cette fois, ce n’est plus mon corps qui parle. C’est ma créativité.
Je n’ai plus d’élan vital. Plus envie de rien.
Alors je me mets en mouvement pour changer de vie.
4. Qu’est-ce qui rendait ce ralentissement ou cet arrêt si difficile à envisager ?
Trois choses principalement.
D’abord, mon côté “sauveuse”. J’avais l’impression que je ne pouvais pas abandonner les Pépites. J’avais un sens du devoir presque sacrificiel et la sensation que j’allais décevoir énormément de monde.
Ensuite, j’étais très attachée à ce rôle “important”. J’étais centrale dans l’écosystème, reconnue par les institutionnels, les entreprises à impact, les dirigeants comme les salarié·es. J’avais peur de perdre tout ça. De devenir une fille “normale”.
Et puis il y avait la peur du manque d’argent. Cela faisait cinq ans que j’avais construit un modèle entrepreneurial qui me permettait de financer mon activité et une petite équipe. J’étais terrorisée à l’idée de ne plus jamais réussir à vendre quoi que ce soit.
5. Tu parles du “deuil de Claire des Pépites”. Qu’as-tu eu le sentiment de perdre exactement ?
Je crois surtout que j’ai laissé mourir des parties de moi devenues obsolètes.
Cette jeune femme rapide, qui a besoin de ce rôle central, qui dit oui à tout, qui bouge partout… ce n’est plus moi. Mais sans elle, je ne serais jamais arrivée là où je suis aujourd’hui. Je ne lui reproche rien. Elle a simplement terminé son rôle dans ma vie.
Concrètement, cela a commencé par des choses très symboliques : changer mon nom partout et redevenir Claire Pétreault plutôt que “Claire l’éClair”. Changer aussi ma manière de m’habiller, parce que je ne portais quasiment que du vert. J’avais construit une très grosse identité de marque autour de moi.
La veille de mes 30 ans, j’ai écrit une lettre à cette ancienne version de moi-même pour la remercier et lui dire au revoir. Je l’ai lue seule, en rentrant chez moi après mon anniversaire en famille.
Je me suis beaucoup appuyée sur l’Internal Family System et sur différentes thérapies pour faire ce travail.
Aujourd’hui encore, grâce au “Travail qui Relie” de Joanna Macy, je continue à ritualiser les petits deuils de ce qui meurt dans ma vie.
J’ai perdu des abonnés, de la stabilité, un rôle central, une image simple et identifiable. Et tant mieux. Ça laisse de la place pour la nouveauté.
6. Qui étais-tu lorsque tu as cessé d’être “Claire des Pépites” ?
Je suis devenue beaucoup plus vivante. Plus légère. Moins rigide.
Je suis entrée dans une forme de chrysalide, avec la conscience que le processus allait prendre du temps. Un an, deux ans, peut-être plus.
J’ai écrit partout autour de moi : “Trust the process”.
7. Le projet a continué à vivre sans toi, porté par un collectif. Qu’est-ce que cela a déplacé en toi ?
C’était mon objectif depuis le départ, donc j’ai d’abord ressenti énormément de fierté et de gratitude envers les personnes qui ont repris le flambeau.
Après, il m’a fallu quelques semaines pour réussir à ne plus regarder les messages, ne plus écrire aux gens, ne plus intervenir.
Mais je crois que les changements de phase comportent toujours une transition. En médecine chinoise, il existe des jours d’intersaison entre chaque saison.
J’avais besoin de ce ralentissement progressif entre mon “été entrepreneurial” et mon “automne transformateur”.
J’ai compris que transmettre n’était pas abandonner. Il n’y a pas eu un seul déclic. Plutôt une accumulation de petites briques de lucidité.
« J’ai compris que transmettre n’était pas abandonner. »
8. quel EST TON RAPPORT ACTUEL AU RENONCEMENT ?
Ma boussole aujourd’hui, c’est d’incarner les principes du vivant. Dans la nature, les espèces ne “renoncent” pas vraiment. Elles cherchent surtout à vivre, survivre et prospérer durablement avec les autres espèces du système.
En quittant la gouvernance des Pépites, j’ai choisi ma vitalité plutôt que de risquer l’épuisement du projet. Et j’ai trouvé d’autres “spécimens” de mon espèce (et quels spécimens!!! ) pour coopérer et maintenir la soutenabilité du système.
Donc pour moi, le vrai renoncement aujourd’hui, c’est surtout renoncer à une culture d’hypercroissance et de productivisme qui ne respecte pas les cycles de la vie.
9. Qu’est-ce qui a, selon toi, changé dans ta manière de t’engager aujourd’hui ?
Mon engagement ne part plus du même endroit.
Ma mission reste forte, ma vision aussi, mais je crois que j’ai trouvé de meilleures raisons d’agir. Je ne suis plus dans une logique de revanche ou de réparation personnelle. Mais plutôt de contribution au collectif.
Aujourd’hui, mon engagement part davantage de l’amour, de l’envie et de l’alignement avec mes valeurs.
Et j’ai beaucoup plus d’outils pour respecter mes cycles.
10. Penses-tu que l’écosystème de l’impact valorise encore trop le sacrifice et le sur-engagement ?
Je crois que le problème dépasse largement l’écosystème de l’impact.
Nous vivons dans un paradigme culturel qui valorise le surmenage et l’hyperactivité. Les acteurs engagés en subissent aussi les effets.
L’écosystème de l’impact essaie parfois de transformer le système avec les outils mêmes du système. Forcément, cela crée des frictions.
Mais je crois qu’il faut maintenir le cap tout en réinventant nos modes d’organisation du travail. Sinon, on ne fera que la moitié du chemin.
11. Quel rituel te permet aujourd’hui de te ressourcer ?
Les footings dans la nature. L’écriture. Les moments en co-living avec mes amis. Le temps avec ma famille. Les animaux.
Mon défi maintenant, c’est de réussir à préserver tout ça dans ma prochaine vie entrepreneuriale.